Commissariat à la Vigilance Populaire, Mystograd. 04h35.
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Aux étages supérieurs, les paras fouillaient toujours les bureaux un par un et des coups de feu isolés résonnaient parfois dans les cages d'escalier. Mais le choix du bâtiment comme poste de commandement avancé n'avait rien d'un hasard : nulle part ailleurs dans la capitale on ne trouvait autant de lignes téléphoniques, d'émetteurs et de moyens d'écoute. Dans la grande salle du rez-de-chaussée, là où depuis la Révolution du Bambou les fonctionnaires du Commissariat épiaient tout le pays, les spécialistes des transmissions du Groupe d'Armées du Nord (GAN) installaient leur matériel, sous la protection d'une section lourdement armée qui surveillait nerveusement les alentours.
Au mur, des rangées d'écrans alimentés par un groupe électrogène poussif diffusaient par intermittence les images tremblotantes des quelques caméras du centre-ville qui fonctionnaient encore malgré les coupures de courant. On y voyait des rues désertes, des carrefours tenus par les blindés et quelques fenêtres éclairées à la bougie.
Le Général s'était installé devant la grande carte d'état-major de la capitale, couverte d'annotations et de photographies aériennes de reconnaissance prises quelques jours plus tôt. Les comptes rendus tombaient les uns après les autres : la centrale était toujours tenue, des postes de contrôle étaient dressés aux endroits stratégiques de la ville et les accès principaux de la capitale étaient progressivement verrouillés. Autour de lui, on commençait à respirer.
C'est alors que le lieutenant Grésil, officier des transmissions, retira son casque et monta le volume d'un récepteur.
Radio Mystograd
… sont déclarés traîtres à la Révolution ! Le Parti appelle tous les travailleurs à se rassembler autour du Palais du Soviet pour défendre la Glorieuse Mère Patrie. Des unités fidèles sont en mouvement et sont attendues dans la capitale dès l'aube…
Les studios de la radio d'État semblaient diffuser ce message en boucle sur plusieurs fréquences. Un autre officier confirma aussitôt que l'équipe des forces spéciales envoyée pour prendre le contrôle de Radio Mystograd avait été accrochée par des combattants près du bâtiment et ne répondait plus depuis vingt minutes.
Les officiers supérieurs se mirent aussitôt au travail. Personne ne croyait vraiment aux « unités fidèles » de la radio, mais personne ne pouvait non plus écarter l'arrivée de renforts. Quelqu'un afficha une carte des garnisons les plus proches pendant que d'autres passaient en revue leurs commandants et leurs liens avec le Parti. Deux divisions d'infanterie cantonnées à moins d'une demi-journée de route dans le sud du pays, commandées par des officiers compétents et acquis au Parti, pouvaient poser problème.
Mais c'étaient surtout les unités de la Garde Populaire stationnées près du Palais du Soviet et les forces basées à l'aéroport militaire de l'ouest de la capitale qui représentaient la menace la plus sérieuse et la plus immédiate. Il s'agissait de troupes aguerries, qui avaient connu le feu pendant la guerre récente. Leurs chefs répondaient directement au Premier Secrétaire.
Sans parler des miliciens qui étaient mal équipés mais pouvaient vite être un problème car constitués en grande partie de civils n'ayant aucune connaissance des combats, ce qui en faisait une masse imprévisible que la Garde Populaire pourrait utiliser pour géner l'avancement des troupes du GAN.
Si ces unités parvenaient à se rejoindre et se coordonner, elles pouvaient rendre la situation dangereuse et retarder les opérations.
Officier
Les garnisons des autres régions militaires ont payé un lourd tribut pendant la guerre, mon Général. Elles ne bougeront pas sur un simple appel radio. Mais si la Garde Populaire tient jusqu'à l'aube, nos opérations se compliqueront, les civils deviendront un obstacle en journée et certains commandements régionaux finiront par choisir leur camp. Rien ne dit que ce sera le nôtre…
Personne n'eut besoin d'en dire davantage. Tout le monde comprenait que plus le temps passait, plus le coup d'État risquait de dégénérer en combats urbains sanglants et personne ne souhaitait que la situation s'enlise.
Le Général ne répondit pas. Toute son attention était absorbée par un point sur les cartes déroulées devant lui. Là, au cœur de Mystograd, se dressait le Palais du Soviet Suprême. Depuis que les autres ponts avaient été fermés après la Révolution pour des raisons de sécurité, un seul passage permettait de rejoindre l'île sur laquelle le Palais était bâti : le Pont de l'Unité.
🌑🌑🌑
Peu avant cinq heures, le groupement tactique de la 7e Division Bambou d'Acier déboucha sur les quais. En tête roulait le char du capitaine Tankrède, qui avait baptisé son véhicule « le Dauphiné ». C'était une habitude : tous les blindés de la division portaient le nom d'un pays vaincu par le passé. Bien qu'il ne soit plus tout jeune, le char s'engagea avec habileté sur le pont mais il fut immobilisé à mi-chemin par une explosion qui provoqua une gerbe de flammes. Tankrède et son équipage eurent à peine le temps de s'extraire de la tourelle avant que les munitions n'explosent. Sur les moniteurs du Commissariat, l'image tressauta, puis devint blanche, avant afficher une colonne de fumée noire de mauvais augure.
La Garde Populaire du Soviet s'était déployée avec efficacité et tenait l'autre rive. Recrutée parmi les militants les plus fidèles du Parti, elle était mieux armée que la plupart des unités régulières, y compris celles du GAN. Ses officiers n'avaient pas perdu de temps pour se retrancher et installer des canons antichars. Quelques équipes de fantassins qui suivaient les blindés tentèrent de traverser à la faveur de la fumée mais les mitrailleuses leur firent rebrousser chemin sur le pont. Pour la première fois de la nuit, le GAN subit des pertes.
Pendant ce temps, l'appel de la radio portait ses fruits. Des miliciens étaient signalés près de plusieurs postes de contrôle, armés de vieux fusils, de barres de fer ou de simples pavés. Peu nombreux et encore désorganisés, ils ne posaient pas de réel problème pour l'instant. Mais s'ils réussissaient à se regrouper pour avancer vers le pont, ils pouvaient changer l'équilibre des forces.
Dans le récepteur grésilla la voix du colonel Kâlin, commandant des paras.
Colonel Kâlin
Mon Général, nous sommes bloqués. Nous déplorons des dizaines de blessés et sept morts. De bons gars.
La Garde est solidement retranchée et des miliciens commencent à affluer de notre côté pour s'interposer entre nous et le pont afin de protéger l'accès au Palais. Nous arrivons encore à les contenir, mais cela va se compliquer quand le jour se lèvera.
Nous pouvons encore tenter de forcer le passage avec l'aide de l'infanterie et le soutien des blindés, mais il faudra surement disperser la foule. Et nous aurons des pertes en forçant le pont. J'attends vos ordres.
Au QG, personne ne répondit tout de suite. Chacun comprenait ce qu'un tel ordre signifierait. Si les commandements régionaux apprenaient au matin que l'armée avait massacré des ouvriers aux abords du Pont de l'Unité, ils n'auraient plus aucune raison d'hésiter entre le Général et le Parti…
Le Général ne réagit pas tout de suite. Il dévisagea ses officiers l'un après l'autre, puis consulta sa montre avant de prendre la parole.
Général Myst
Colonel, cessez le feu et tenez vos positions. Personne ne traverse ce pont pour l'instant. Empêchez les miliciens de se regrouper et de rejoindre le pont. C'est un ordre, est-ce bien clair ?
Sans attendre de réponse, le Général quitta précipitamment la salle. Ses officiers le virent s'engouffrer dans la cage d'escalier et grimper les marches quatre à quatre jusqu'au cinquième étage, où les paras achevaient à peine de fouiller les derniers bureaux. Il s'enferma dans le bureau du Haut-Commissaire à la Vigilance Populaire et fit savoir qu'il ne voulait être dérangé sous aucun prétexte.
Dans la salle, plusieurs officiers échangèrent des regards. Le plan ne prévoyait ni repli, ni attente et chaque minute rapprochait l'aube.
Penché sur le vieux standard, Grésil remarqua alors une lampe qu'il n'avait encore jamais vue s'allumer. Elle correspondait à une ligne protégée qui partait du bureau du Haut-Commissaire et ne passait par aucun des circuits du Commissariat. Il brancha son casque par réflexe mais n'entendit rien. La lampe resta allumée un peu plus de cinq minutes, puis s'éteignit.
Peu après, le Général redescendit et reprit sa place devant la carte sans un mot.
À 05h05, le télex du Commissariat, silencieux depuis le début de la nuit, se mit soudain à crépiter. Le message ne portait ni signature ni indicatif d'expéditeur, seulement une ligne de texte qu'un sergent arracha du rouleau et apporta lui-même au Général.
Message du téléx
FENÊTRE OUVERTE JUSQU'À 06H00.
Quelques minutes plus tard, Radio Mystograd se tut au milieu d'une phrase. Peu après, les forces spéciales reprirent enfin contact, mais ce fut pour annoncer qu'elles avaient trouvé les studios désertés, les techniciens envolés et les émetteurs sabotés avec une précision qui n'était pas la leur. Au même moment, les opérateurs radio du GAN signalèrent un brouillage massif sur toutes les fréquences militaires du sud et de l'aéroport. Puissant, méthodique et venu, d'après eux, d'au-delà des frontières de l'Union des Républiques Bambouviques Mystiennes.
Les garnisons du Sud et les unités de l'aéroport n'entendaient plus rien. Les officiers se tournèrent vers le Général. Il avait glissé le message dans sa poche de poitrine, avec la liste. Et il ne semblait pas surpris.
Il restait pourtant le pont et peu de temps avant que la ville ne commence à s'animer.
À 05h10, un mouvement attira l'attention des tankistes postés sur les quais. De l'autre côté du pont, derrière les sacs de sable, quelqu'un agitait un chiffon blanc au bout d'un fusil. Puis une voix, amplifiée par un porte-voix, traversa la rivière : le commandant de la défense du pont demandait à parler à l'officier qui dirigeait l'assaut.
Dans le récepteur du Commissariat, la voix de Kâlin se fit entendre de nouveau.
Colonel Kâlin
Mon Général, la Garde demande à parlementer. Ça pourrait être une ruse pour gagner du temps jusqu'au lever du jour.
Le Général ne leva même pas les yeux de la carte.
Général Myst
Allez-y, Colonel. Seul et sans arme. Écoutez ce qu'ils ont à dire et accordez-leur ce qu'ils demanderont, dans la limite de l'honneur.
À 05h15, c'est un colonel Kâlin à l'air renfrogné qui s'avança seul sur le Pont de l'Unité. Il venait de perdre sept hommes sur ce pont et on lui demandait maintenant d'y aller sans armes. C'était bien la première fois de sa vie de commando qu'il devait parlementer. Il contourna la carcasse encore brûlante du Dauphiné, désarmé, un drapeau blanc à la main.
Sur l'autre rive, après un long moment d'hésitation, un officier de la Garde sortit à son tour de derrière les sacs de sable. C'était le colonel Tienbon, qui commandait la défense du pont. Les deux hommes se rejoignirent au milieu, dans l'odeur de caoutchouc brûlé, sous les yeux des soldats de leurs camps respectifs.
Tienbon ne demanda ni grâce ni délai. Il voulait des garanties : que ses hommes ne soient pas fusillés, que les miliciens puissent rentrer chez eux sans être poursuivis et que personne ne touche aux délégués du Soviet. Kâlin transmit chaque condition par radio au Général, qui les accepta toutes sans discuter.
Colonel Tienbon
Même avec ces garanties, je ne rendrai pas ce pont sans une confirmation du Palais.
Il retourna vers ses lignes et décrocha le téléphone de campagne relié directement au Palais. Au Commissariat, une lampe s'alluma aussitôt sur le vieux standard. Grésil brancha son casque mais la ligne était protégée et il ne capta qu'un souffle, puis le silence. La conversation dura moins d'une minute. Tienbon reposa lentement le combiné et resta un long moment immobile, le dos tourné au pont.
À 05h30, un drapeau blanc fut hissé au-dessus des sacs de sable. Les gardes posèrent leurs armes l'un après l'autre et les miliciens, voyant le vent tourner, refluèrent dans les rues encore sombres. Lorsque Kâlin franchit le pont avec ses hommes, Tienbon l'attendait de l'autre côté et lui remit son arme de service. Il n'y eu pas un coup de feu.
Colonel Kâlin
Alors ? Qui vous a donné l'ordre ?
Colonel Tienbon
Le Premier Secrétaire en personne, dit-il la voix tremblante.
À suivre…