Dernière lettre pour l’éternité
S
S comme le sang
Ce sang qui coule sur mes paupières
Sous le cadavre de celui qui aurait pu être mon frère
Un de plus broyé dans cet enfer
Un autre rendu à la terre mère
Une simple croix
Dans un océan
De cadavres et de mourants
Ou je ne distingue plus français et allemands
U
U comme l’usure
Qui tire mes traits
Qui vieilli mon portrait
Désormais mon visage est si dur
A l’image de ces rocs qui volent en éclats
Dans le vacarme des obus
L’usure de nos masques
Qui nous fais nous étouffer dans nos viscères
L’usure de nos casques
Percés de balles qui nous font quitter cet enfer
Pour la plupart de mes compagnons
La noirceur a broyé leurs émotions
Et désormais quitter à jamais ce monde de souffrances
Est devenue leur seule espérance
Z
Z comme zoo
Dans lequel on s’égorger entre animaux
Car au fond tout ceci n’est qu’un sinistre cirque
Animé par toute cette clique
De généraux bouchers sans cœurs
Dignes des pires empereurs
Car si Néron mît le feu à Rome
Nivelle mit le feu a cette poudre
Qui nous frappa comme la foudre
Et qui prit la vie de tant d’hommes
Innocents et qui ne désiraient
Que vivre paisiblement dans la paix
Et pas crever pour gagner un minuscule coin de terre
Ou égorger d’autres qui pourraient être nos frères
A
A comme amour
Car sans lui je serais déjà
Tombé au combat
Sans le moindre remord
Sans penser que t’abandonner serait un tort
Car mon seul regret de mourir dans cette sanglante cours
Serait de partir sans revoir
Ton envoûtant regard
Sans entendre ta chaude voix
Qui me réchauffe dans ce glaçant froid
N comme nation
Elle pour qui nous endurons
Tant de sacrifices et de souffrances
Nous qui crevons par millions
Nous ne nous posons même plus la question
De pourquoi nous défendons
Malgré tant de malheurs
Malgré le fait que jamais nous ne retrouverons le bonheur
Cette si belle France
Car nous défendons nos familles et nos foyers
Alors pour vous sauver
Nous sommes tous prêts
A combattre et à rapidement crever
N comme noirceur
Car c’est elle qui règne dans nos vies
Quand à tout moment peut sonner notre heure
Dans ce coins de pays
Théâtre de tant de souffrances
Comment ne pas sombrer dans un noir désespoir ?
Cette dépression a l’odeur rance
Qui ne nous permet plus d’entrevoir
La moindre lueur d’espoir
E
E comme espoir
L’espoir que tout cela ne serve pas à rien
Que petit Louis grandisse dans un monde moins noir
Et qu’il rebâtisse de ses mains ces jardins
Ou sera tombé son père
Aux côtés de tant de ses frères
Je ne reviendrais pas mais j’espère que mon sacrifice
Vous offrira de beaux artifices
Et que cette guerre
Vous apporte un monde dont nous serions fiers
Quand j’additionne ces lettres éparpillées
Un seul nom franchit mes lèvres écorchées
Et de ma voix éraillée
Ce nom je le crierais
Lorsque tout a l’heure je pourrais
Je suis encore désolé pour ton chagrin
Pour toute la peine que nous apporteras ma fin
Car de t’avoir abandonné ainsi Suzanne
Même si je n’y pouvais rien je me dis que je ne suis qu’un âne
Alors sur ces terres meurtries faites couler une nouvelle sève
Faites que ces vallons ravagés de terre
Se recouvre un jour de nouveau de vert.
Adieu. Tout à l’heure je mourrais ton nom sur les lèvres
Louis