Le linge au sol
"Cette terre n'a que de la rudesse à nous offrir...!" S'exclame Basile Œilbrillant, le meneur de cette migration perdue en plein désert rocheux de cette terre que l'on appellera Carnémonia. Une femme derrière lui s'effondre au sol, laissant son enfant pleurant orphelin. On regarde autour, les roches immenses, fines, oranges comme le sol et le ciel - confondant le soleil dans la nuée de poussière fougueuse - s'élèvent et se perdent jusqu'à l'horizon.
"127 !" Quelqu'un crie. Un coup de tambour résonne. Le 127ème mort de la journée. Ce peuple était, il y a encore 3 ans, au sommet de sa gloire. Ils contrôlaient un continent entier, possédaient des armes terrifiantes, des connaissances inestimables et une maîtrise de la nanoscience et de la nanotechnologie. Puis, un hiver apocalyptique s'est abattu pendant un an et demi sur leurs terres. Puis, après cet hiver apocalyptique, un été absolument infernal a ravagé le peu de vie restant. Les miettes de ce peuple qui s'était baptisé les "Artisans" erre depuis dans l'objectif de trouver une terre dans laquelle ils pourraient s'installer. Seulement, voilà, ils sont à court d'énergie et à court de ressources.
Œilbrillant regarde par terre, cailloux, sable, argile craquelé, larmes. Les siennes, un gâchis d'eau. Puis, il vois un bout de tissu noir froissé par terre. Il la ramasse, la déplie et l'examine. Il représente un hibou enveloppé d'un serpent se mordant la queue, peints d'or. Fasciné par le motif, il s'arrête et arrête toute sa troupe dans le mouvement. Seconde par seconde, il perd progressivement la vue, son œil droit luisant d'une lumière bleue clignote, une migraine intense lui prend la tête et lui cause des hurlements traversant toute la vallée de l'enfer. Il voit des milliers de choses à la milliseconde : le hibou et le serpent se battre, des gratte-ciels aux formes énigmatiques s'ériger, des guerres d'échelle apocalyptique, des bannières flotter, des marteaux s'abattre sur des enclumes, son peuple, lui, au centre de tout. Ses visions se concluent par un ordre lui étant murmuré : "Reste."
Il se tourne vers son peuple et, toujours aveugle cependant, mais les deux yeux brillant divinement, hurle : "NOUS RESTONS ICI ! NOUS RESTERONS ICI ! ICI EST NOTRE TERRE ! ICI EST..." Il s'arrête, des syllabes s'articulent dans son imaginaire. Car... Mo... Nia... Né... Car-Né-Mo-Nia... Carnémonia. "CARNÉMONIA, NOTRE CARNÉMONIA !" Ses plus fidèles reprènnent la formule à tue-tête.
Basile prend frénétiquement un bâton au sol, se précipite contre une de ces roches immenses et pointues parsemant le champ désertique de sa nouvelle terre, et le frappe de toutes ses forces contre ce roc, sans s'arrêter jusqu'à ce qu'il cède. Des secondes plus tard, de l'eau s'en échappe miraculeusement, creusant au sol un sillon devenant rivière, puis rivière devenant fleuve. La terre s'humidifie peu à peu tandis que la nuée de poussière se calme.
Son linge est toujours fermement tenu dans sa main, il l'agrippe toujours. Il est toujours aveugle cependant, mais voit des choses que les autres ne voient pas.